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Ce mal qui sévit rigoureusement à Ouaga / ENCADRER 2 :Dr Catherine Marie Thérèse Ouédraogo, pédiatre, spécialiste en nutrition pédiatrique évoque les conséquences de la malnutrition

La sous-nutrition peut subvenir par ignorance des parents. Pour y remédier, Dr Catherine Marie Thérèse Ouédraogo explique ce que c’est que la sous-nutrition, les conséquences qui peuvent en découler. Elle donne aussi des conseils aux parents pour éviter la sous-nutrition des enfants.

« Le Pays » : Qu’est-ce que la malnutrition ?

Dr Catherine Ouédraogo : Selon l’Organisation mondiale de la santé, la malnutrition se caractérise par un état pathologique résultant de la carence, de l’excès ou du déséquilibre d’un ou de plusieurs nutriments. Cet état peut se manifester cliniquement ou n’être décelable que par des analyses biochimiques, anthropométriques ou physiologiques.  C’est-à-dire mesurer le poids, la taille de l’enfant et les comparer aux normes  ou faire des prélèvements sanguins pour doser certains nutriments.

La malnutrition peut se définir également comme un déséquilibre entre les besoins et les apports en nutriments. Et ce déséquilibre entraîne des déficits cumulatifs d’énergie, de protéines ou de micro-nutriments qui peuvent affecter négativement la croissance et le développement de l’enfant.

Les deux définitions montrent que l’on peut avoir la malnutrition par carence et la malnutrition par excès. Mais dans notre contexte, quand on dit malnutrition, on voit la malnutrition par carence. En principe, le terme qui convient, c’est la sous-nutrition. L’obésité étant aussi une forme de malnutrition.

Dans le cadre de cette interview, c’est la sous-nutrition qui nous intéresse. Dans la sous-nutrition, malnutrition par carence, on distingue :

La malnutrition aiguë qui est encore appelée émaciation. Elle se définit par un poids insuffisant pour la taille de l’enfant. Cela  veut dire que pour une taille donnée, correspond un intervalle de poids avec un maximum et un minimum. Lorsque le poids de l’enfant est inférieur au poids minimal, il a une malnutrition aigüe. Elle est dite aiguë parce qu’elle survient dans un contexte conjoncturel tel que le manque de nourriture ou des épisodes de maladies et la malnutrition n’a pas assez duré pour affecter la croissance.

La malnutrition aiguë peut être modérée, sévère ou sévère avec des complications. Dans ce dernier cas, l’hospitalisation est obligatoire pour la prise en charge.

La malnutrition chronique ou retard de croissance se définit par une taille insuffisante pour l’âge. Pour un âge donné, correspond un intervalle de taille. Lorsque la taille de l’enfant est inférieure à la taille minimale pour son âge, il a un retard de croissance.

Le retard de croissance peut être modéré ou sévère. Le retard de croissance n’a pas de traitement, on doit tout faire pour le prévenir.

Il y a aussi une autre forme de malnutrition que l’on appelle la faim cachée. C’est la malnutrition par carence en micronutriments. On dit faim cachée parce que les enfants qui souffrent de cette malnutrition peuvent avoir une bonne taille, un bon poids mais être carencés en micronutriments tels que le fer, l’acide folique, la vitamine A, le zinc, l’iode et autres qui sont indispensables à leur développement.

Rappelons que l’étude multicentrique de l’OMS a montré que les facteurs qui influencent significativement la croissance et le développement des enfants de 0 à 5 ans, sont les facteurs environnementaux. Et ces facteurs, c’est l’alimentation, l’accès aux services de santé, l’hygiène, l’accès à l’eau potable et les soins que l’on donne à l’enfant au quotidien. Nous pouvons agir sur ces facteurs environnementaux.

La croissance de l’enfant demande de l’énergie. Et cette énergie est fournie par la nourriture que l’enfant mange. Elle doit être assez pour couvrir les besoins de base, les besoins pour l’activité physique et les besoins pour la croissance. Quand les apports sont insuffisants, pour survivre, l’enfant suspend sa croissance de façon naturelle pour pouvoir satisfaire les autres besoins. On va le voir jouer mais si les apports continuent à diminuer, l’activité physique de l’enfant va diminuer. On aura un enfant qui va moins jouer et moins bouger. Malheureusement, certains parents ne consultent pas assez tôt pour que l’enfant bénéficie d’une prise en charge adéquate. Si les apports continuent à  diminuer, cela va jouer sur le métabolisme de base qui va se réduire petit à petit. C’est pourquoi on reçoit des enfants malnutris sévères, qui ont de la peine à respirer.

Décrivez-nous les complications de la malnutrition.

Les enfants malnutris ont un risque de mortalité plus élevé. Il est bien établi que la malnutrition est directement ou indirectement responsable de près de 45 % de la mortalité des enfants de moins de 5 ans. Cela veut dire que sur 100 enfants qui meurent de paludisme, d’infection respiratoire, de diarrhée et autres, 45 d’entre eux sont décédés parce qu’ils étaient malnutris au moment où ils sont tombés malades. Autrement dit, s’ils avaient un bon état nutritionnel, leur organisme aurait pu se défendre mieux et éviter leur mort.

Dépistage de la malnutrition chez un enfant à travers la prise du périmètre brachial

En plus du grand risque de mortalité, les malnutris par carence ont une plus grande susceptibilité aux infections parce la malnutrition affaiblit le système de défense de l’organisme qui ne peut plus bien se défendre contre les maladies.

Enfin, la complication la moins visible mais la plus grave dans le long terme, est le mauvais développement du cerveau. Le cerveau de l’enfant se forme pendant la grossesse et va poursuivre sa maturation après la naissance. La période de 0 -24 mois est très vulnérable ; s’il manque des nutriments à l‘enfant pendant cette période, le développement du cerveau peut être affecté et les lésions qui en résultent peuvent être irréversibles. Un mauvais développement du cerveau veut dire un mauvais développement psychomoteur, avec des difficultés d’apprentissage plus tard. Il faut donc prévenir la malnutrition.

Quelles sont les causes de la sous-nutrition ?

Les causes sont multiples. Il y a les causes directes ou immédiates, les causes indirectes ou sous-jacentes et les causes fondamentales.

Les causes directes sont en rapport avec les maladies et les pratiques d’alimentation inadéquates.

Au niveau des maladies, on peut citer les diarrhées, l’infection au VIH/SIDA, le paludisme, les parasitoses intestinales, les infections respiratoires.

Les pratiques inadéquates d’alimentation portent sur l’allaitement (la non consommation du colostrum à la naissance, la mise au sein tardive et la non pratique de l’allaitement exclusif jusqu’à 6 mois) et l’alimentation de complément (début tardif ou trop précoce de la diversification, alimentation peu diversifiée ou même une alimentation insuffisante en quantité).

Pour ce qui est des causes indirectes ou sous-jacentes, il y a l’insécurité alimentaire des ménages soit par une production agricole insuffisante ou des revenus faibles, le faible accès des enfants aux services de santé de qualité, l’insuffisance des soins essentiels administrés au quotidien, le faible niveau d’hygiène, l’insuffisance d’assainissement y compris l’accès à l’eau potable.

Il y a des causes fondamentales qui sont relatives à l’organisation de la société, aux politiques de  développement socio-économique mises en place pour lutter contre la pauvreté des ménages, pour faciliter l’accès des  mères à l’éducation et surtout pour leur permettre d’avoir un pouvoir de décision pour ce qui concerne leur santé et la santé de leurs enfants. Plus une mère est éduquée, moins son enfant risque d’être malnutri. Les résultats des enquêtes nutritionnelles les montrent que la malnutrition par carence est plus fréquente dans les ménages les plus pauvres.

La sous-nutrition peut-elle survenir à n’importe quel âge de l’enfant?

A n’importe quel âge, surtout les enfants de 0 à 5 ans peuvent présenter une sous- nutrition. Même étant bébé, si le poids est inférieur à la norme pour la taille, il y a une malnutrition aiguë.  Si la taille est inférieure à la norme pour l’âge, il y a un retard de croissance.

Mais il y a des nouveau-nés qui ont un faible poids à la naissance, moins de 2,500 kg. Ces derniers présentent un grand risque de mortalité. Il peut s’agir de prématurés (nés avant terme) ou d’ hypotrophes (nés à terme mais avec un faible poids).

Il y a des nouveaux-nés qui présentent un retard de croissance intra-utérin. Cela veut dire que la mère a eu soit des problèmes de santé soit une sous-nutrition pendant la grossesse et cela a affecté la croissance du fœtus.  C’est dire donc qu’il faut commencer la prévention chez la mère avant et pendant la grossesse.

Doit-on forcer un enfant à manger ?

On ne doit jamais forcer un enfant à manger. On en sort toujours perdant. Même quand il est malade.

Manger est une activité indispensable pour la vie : pas de nourriture, pas de vie, mais cette activité devrait se faire avec plaisir. Les parents devraient donner de bonnes habitudes alimentaires aux enfants. Les enfants doivent avoir envie de manger. Le repas ne doit pas être une corvée pour l’enfant. Le repas est un grand moment pour l’enfant. Les mères ou les personnes qui prennent soin des enfants au quotidien, devraient donc se montrer disponibles pour l’enfant. Il ne faut pas faire autre chose pendant que l’on donne à manger à un enfant (par exemple  regarder la télévision, téléphoner, etc.).

Donner de la bouillie « misola » fait partie des conseils nutritionnels au CREN

Quand un enfant est malade, c’est normal qu’il mange peu ou qu’il refuse de manger. Mais l’enfant a suffisamment de réserves pour lutter contre la maladie. On ne doit pas le forcer à manger mais l’encourager et l’aider. On peut insister sans forcer. Dès que l’enfant retrouve l’appétit, la mère doit augmenter le nombre de repas et les enrichir avec de l’huile, du sucre, du lait ou des œufs pour que l’enfant récupère assez rapidement ce qu’il a perdu pendant la maladie.

Y-a-t-il un lien entre malnutrition et sevrage ?

Normalement, le sevrage, c’est le passage progressif d’une alimentation exclusivement lactée à une alimentation diversifiée. Actuellement, l’on parle d’alimentation de complément parce que la diversification commence à 6 mois et doit compléter l’allaitement qui devrait se poursuivre jusqu’à  24 mois au moins. En général, nos bébés ont un bon état nutritionnel jusqu’à 6 mois, surtout lorsque les mères arrivent à appliquer l’allaitement maternel exclusif.

Au moment de la diversification, il y a certaines pratiques qui vont influencer négativement l’état nutritionnel de l’enfant. Souvent, les mères n’ont pas les bonnes informations ni les connaissances nécessaires pour conduire une alimentation de complément optimale. De ce fait, les enfants vont voir leurs courbes de croissance s’infléchir. Les  groupes d’aliments dont les enfants ont besoin sont :

-Aliments à base de céréales, racines et tubercules,

-Légumineuses et noix,

-Produits laitiers,

-Aliments carnés (viande, poisson, volaille, foie, abats)

Œufs,

-Fruits et légumes riches en vitamine A,

-Autres fruits et légumes.

Vous venez de donner une liste de groupes d’aliments dont certaines combinaisons répondent aux besoins de l’enfant. Mais toutes les familles ne sont pas nanties pour se procurer ces aliments. Que faire alors ?

Effectivement, dans les causes indirectes, j’ai évoqué l’insécurité alimentaire et le faible pouvoir d’achat des ménages. Dans l’alimentation de complément, le principe est que l’enfant doit consommer chaque jour au moins 4 des 7 groupes d’aliments de complément. Les aliments de complément que j’ai cités, sont retrouvés dans le plat familial ; le tô, le riz, le haricot. Mais, il doit y avoir beaucoup de sauce dans le plat de l’enfant. Pour ce qui est du poisson ou de la viande, quand il n’y en a pas assez pour toute la famille, on doit les réserver aux enfants de moins de 5 ans parce que l’adulte ayant fini sa croissance, il peut s’en passer. Le lait et les œufs peuvent être donnés dans la semaine quand on n’en dispose pas au quotidien. Pour ce qui est des fruits, on peut les donner à l’enfant tous les jours, en fonction des saisons. Comme l’enfant est en croissance, ses besoins ne doivent pas être différés, sinon il suspend sa croissance. Si l’enfant a un retard de croissance, il faut comprendre que le cerveau ne se développe pas bien. Si l’enfant est malnutri, son cerveau ne se forme pas bien. C’est quelque chose qu’on ne peut pas rattraper. Et quand il va aller à l’école, il ne pourra pas bien travailler. Et ça, c’est la faute aux parents.

Quels conseils pour les parents ?

Il y a actuellement un concept que l’on appelle les mille premiers jours de l’enfant, qui vont de la conception jusqu’à l’âge de deux ans. C’est un intervalle d’or. Pendant cette période, il faut intervenir pour que l’enfant et sa mère soient bien nourris, qu’ils aient accès aux soins de santé. Il faut que les papas acceptent d’investir sur les mamans avant, pendant la grossesse et pendant l’allaitement. Il faut aussi veiller à ce que l’enfant soit mis au sein rapidement, qu’on évite de lui donner des tisanes et qu’il tête à la demande. La diversification alimentaire doit commencer à 6 mois et il ne faut pas donner seulement la bouillie à l’enfant. Il faut lui donner.

Propos recueillis par Françoise DEMBELE / Le Pays